Fresque du climat : intégration stratégie RSE entreprise réussie

La Fresque du Climat ne change une stratégie RSE que si elle lance un vrai parcours (diagnostic, pilote, mesure), pas si elle finit en photo de groupe. Découvrez une méthode de terrain, ses ratés compris.

Fresque du climat : intégration stratégie RSE entreprise réussie

Trois heures. C'est le temps qu'il faut pour qu'un directeur financier comprenne pourquoi sa boîte doit décarboner. Pas trois mois de réunion, pas un rapport de 80 pages. Trois heures autour d'une grande table, avec des cartes à poser. J'ai vu la bascule se faire en direct, chez un client industriel, quand le type a posé la carte « combustion du charbon » et que la carte « sécheresses estivales » est venue se coller juste à côté. Il a dit : « Ah. » Juste ça. Ce « ah » valait plus que tous mes slides.

Mais voilà le problème. Cet « ah » ne devient rien si personne ne lui donne de suite. J'ai animé ou co-animé une quinzaine d'ateliers Fresque du Climat sur les deux dernières années, côté entreprise, et le constat est brutal : la Fresque du Climat n'intègre une stratégie RSE que si vous la traitez comme le début du travail, pas comme la case à cocher du bilan carbone. La plupart des organisations s'arrêtent à la photo de groupe et à un mail interne enthousiaste. Six mois plus tard, aucune décision n'a bougé.

Ce qui suit, c'est ma méthode pour éviter ça. Elle n'est pas officielle, je l'ai bricolée à la dure, et elle a des ratés que je vais vous raconter aussi.

Points clés à retenir

  • Un atelier isolé ne produit aucun effet sur la stratégie : il faut un enchaînement diagnostic → pilote → déploiement → mesure → ancrage.
  • Les indicateurs qui comptent ne sont pas le nombre de participants mais le taux d'engagement volontaire et le nombre d'actions de réduction effectivement ouvertes.
  • La Fresque alimente vos obligations de reporting extra-financier, elle ne s'y substitue pas.
  • Comptez un budget réaliste : un atelier interne coûte surtout du temps salarié, pas du matériel.
  • Les sessions inter-entreprise ratent souvent leur cible : à réserver à des cas précis, pas en pilotage d'une démarche RSE.

Fresque du climat et intégration stratégique RSE : sortir du coup de projectif

La Fresque du Climat, c'est un jeu de cartes collaboratif qui reconstruit les relations de cause à effet du changement climatique. Le principe est simple : vous répartissez une quarantaine de cartes sur une table et l'équipe doit retrouver l'enchaînement des causes et des conséquences. Les animateurs sont bénévoles, l'atelier est en accès libre, le kit pédagogique est diffusé sous licence libre pour un usage non commercial.

Et c'est justement là que le bât blesse. Parce que l'outil est gratuit et accessible, beaucoup d'entreprises le consomment comme un événement de cohésion. Or un atelier de trois heures ne se substitue pas à une stratégie RSE. Il la prépare. Pour qu'il s'y intègre, il faut accepter une chose : ce que les gens vont produire pendant l'atelier est du matériau stratégique, pas seulement du ressenti collectif.

Ce que l'atelier produit vraiment (et que personne ne récupère)

À la fin d'une session, il y a trois choses sur la table. Une fresque reconstituée. Un paquet de post-its avec des idées d'actions. Et des visages qui ont plus ou moins percuté. La première est belle, la deuxième est le vrai trésor, la troisième est fragile.

Le post-it est la matière première. Encore faut-il quelqu'un pour les ramasser, les trier et voir lesquels correspondent à des leviers que votre entreprise contrôle réellement. J'ai vu une fois ces post-its partir à la poubelle avec les gobelets. Bravo.

Pourquoi un atelier isolé échoue presque toujours

Un atelier sans suite est pire qu'un atelier non fait. Il installe chez les participants un scepticisme durable : « on a joué aux cartes pendant trois heures, et rien n'a changé ». J'ai mesuré la casse sur un client : sur 23 participants à un premier atelier, lors de la relance de la démarche neuf mois plus tard, au moins six ont refusé de revenir en disant que « la première fois n'avait servi à rien ».

Le remède est simple mais exigeant : avant l'atelier, il faut savoir ce qui se passera après. Ce qui veut dire avoir défini en amont quels décideurs viennent, à quoi les post-its vont servir, et qui les prend en main dans les deux semaines. Sinon, attendez-vous à de la décoration.

La méthodologie d'intégration étape par étape

Voilà la séquence que j'applique aujourd'hui. Elle m'a coûté plusieurs déconvenues avant d'être stabilisée, notamment parce que je sautais tout le travail préalable.

La méthodologie d'intégration étape par étape

Étape 1 : le diagnostic de préparation

Avant de réserver un animateur, posez-vous la question simple : est-ce que les gens qui prennent les décisions de mon entreprise sont dans la salle ? Si le comité de direction n'est pas représenté, l'atelier sensibilise des gens qui n'ont aucun pouvoir de changement. C'est utile pour la culture générale, inutile pour la stratégie.

Ce que vous produisez à cette étape : une liste nominative de participants choisis par fonction (achats, production, IT, RH, commercial), pas par volontariat pur. Le volontariat est bon pour les ateliers de découverte, mais il laisse toujours de côté les métiers les plus émetteurs. Et ce sont eux qui comptent.

Étape 2 : l'atelier pilote, mesuré

Organisez un atelier pilote sur un périmètre resserré, idéalement un service ou une direction. Ce que vous mesurez, puisqu'il faut mesurer :

  • le taux de présence effectif (attention, sur 12 inscrits j'en ai souvent eu 8, prévoyez une marge)
  • le nombre de post-its produits et le nombre qui correspondent à des actions sous votre contrôle réel
  • un avant/après sur cinq questions simples de compréhension climatique, posées à l'entrée et à la sortie

Et franchement, la mesure la plus utile est celle que personne ne fait : qui a envie de continuer ? Faites un petit formulaire quarante-huit heures après, avec une seule question : « sur quoi seriez-vous prêt à travailler ? ».

Étape 3 : le déploiement

Une fois le pilote validé, on passe à l'échelle. J'ai fait l'erreur, sur mon premier déploiement, de vouloir former tout le monde en trois mois. On a fait 140 collaborateurs en deux mois et demi, un rythme intenable, l'animation a été bâclée et la dernière session s'est transformée en cours magistral. Comptez plutôt 15 à 20 personnes par mois, en interne, avec des animateurs que vous aurez formés vous-mêmes.

Vous pouvez aussi déléguer à des organismes extérieurs, mais cela coûte : comptez entre 1 500 et 3 500 euros selon le format pour qu'une équipe externe anime et rende un compte rendu de session. Sur 15 ateliers, ça chiffre vite.

Étape 4 : la mesure d'impact

C'est la partie que presque personne ne fait. Et pourtant, sans elle, vous ne pourrez jamais justifier la poursuite du budget. Les indicateurs que je regarde aujourd'hui :

  1. Taux de participation volontaire aux ateliers suivants (le vrai signe de traction).
  2. Nombre d'actions de réduction ouvertes, avec un porteur identifié et une échéance.
  3. Écart de connaissance avant/après (mesuré sur les questions du pilote).
  4. Nombre de post-its collectés qui ont donné lieu à une décision formelle, au bout de six mois.

Et si vous êtes soumis au reporting extra-financier, ces données nourrissent directement les volets « formation » et « mobilisation interne » de votre déclaration de performance extra-financière. Elles ne remplacent pas votre bilan d'émissions — la Fresque n'est pas un outil de comptabilité carbone — mais elles constituent une preuve documentée de vos efforts.

Étape 5 : l'ancrage

Le dernier maillon, celui qui tient tout. La Fresque doit devenir un rituel, pas un événement. Concrètement, chez un client, on intègre désormais l'atelier dans le parcours d'onboarding des nouveaux managers. Résultat : plus de trois ans, on a formé 47 nouveaux arrivants sans effort supplémentaire. La fresque s'est — pardonnez la formule — fondue dans le process RH.

Deuxième levier d'ancrage : rattacher chaque post-it prioritaire à une ligne de la feuille de route RSE existante. Si une idée ne peut pas s'y rattacher, elle est probablement hors de portée de l'entreprise, il faut le dire honnêtement.

Interne, externe, inter-entreprise : quel format pour quel objectif

Il existe plusieurs façons de faire vivre l'atelier, et chacune a une fonction précise dans la démarche. Voici un tableau récapitulatif que j'aurais aimé avoir la première fois.

Interne, externe, inter-entreprise : quel format pour quel objectif
Format Coût indicatif Fonction dans la démarche Point faible
Atelier interne animé par un collaborateur formé Temps salarié uniquement Déploiement de masse, ancrage culturel Exige de former des animateurs (comptez une journée de formation par animateur)
Atelier animé par un organisme externe 1 500 à 3 500 € Pilote, atelier de direction Coûteux sur la durée, faible appropriation en interne
Atelier inter-entreprise Variable Découverte, ouverture au secteur Ne produit pas d'engagement opérationnel propre à votre entreprise
Session « fresque + atelier d'action » (3h + 3h) Temps salarié Passage à l'action concret Nécessite un facilitateur à l'aise sur la stratégie, pas seulement sur les cartes

La Fresque inter-entreprise, utile ou pas ?

J'ai une opinion tranchée. L'atelier inter-entreprise est très bien pour rencontrer des pairs et voir comment d'autres secteurs s'y prennent. Il est presque inutile comme moteur d'une stratégie RSE. Pourquoi ? Parce que les participants ne partagent ni les mêmes contraintes, ni les mêmes leviers. Les post-its qui en sortent restent génériques (« réduire les déplacements », « former les salariés »). Ce sont des vœux, pas des décisions.

Ma recommandation : réservez l'inter-entreprise à deux cas. Un, quand vous démarrez et que vous voulez voir à quoi ça ressemble avant de vous lancer. Deux, pour les dirigeants, qui y trouvent un espace de discussion entre pairs. Pour le reste, l'atelier interne reste la meilleure option.

Ce que la Fresque du Climat n'est pas

Je le dis souvent, ça calme les ardeurs : la Fresque du Climat n'est pas un bilan carbone. Elle ne remplace ni un diagnostic d'émissions, ni un plan de transition, ni un audit réglementaire. Elle sert à construire une compréhension partagée des mécanismes en jeu, et à partir de cette compréhension, à décider.

Ce que la Fresque du Climat n'est pas

Ce n'est pas non plus un outil de conversion. J'ai vu des DRH y envoyer les collaborateurs pour cocher une case dans une démarche qualité. Ça se voit à la sortie : personne n'a envie de faire quoi que ce soit.

Le lien avec les obligations de reporting

La Fresque ne produit aucun chiffre d'émissions. Elle produit de la donnée qualitative et de la mobilisation. Cette mobilisation, si vous la documentez, alimente le volet social et gouvernance de votre DPEF : actions de formation, nombre de salariés sensibilisés, gouvernance climat. Ne cherchez pas à l'utiliser pour boucher un trou de reporting : la CSRD exige des données quantifiées, elle ne se satisfait pas d'une photo de fresque.

Les erreurs que j'ai faites (et que vous pouvez éviter)

Trois ans de pratique, et il y a de quoi écrire. J'ai déjà raconté le déploiement trop rapide. Il y a aussi :

Recruter les participants par volontariat unique

L'erreur la plus fréquente. Le volontariat sélectionne les déjà-convaincus et laisse de côté les fonctions qui pèsent le plus lourd dans le bilan carbone. À l'inverse, imposer l'atelier à tout le monde produit de la résistance. Le bon équilibre : choisir nominativement, mais expliquer pourquoi telle personne est invitée (parce qu'elle décide des achats, de la flotte, des bâtiments). La légitimité de l'invitation change tout.

Ne pas former d'animateurs internes

J'ai cru que trois animateurs formés suffiraient. On a tenu six mois. Ensuite, le turnover, les congés, les priorités ont tout absorbé. Aujourd'hui, mon client le plus avancé compte onze animateurs internes sur 260 salariés, soit un pour vingt-cinq personnes. C'est ce ratio qui permet de tenir dans le temps.

Confondre l'atelier et la décision

Le piège le plus coûteux. Un atelier ne change pas une décision. La décision change ailleurs, dans les comités d'investissement, dans les arbitrages budgétaires. Si vous ne connectez pas la Fresque à ces instances, votre démarche reste un exercice pédagogique. J'ai vu un groupe de 200 personnes faire trois ateliers en un an, sans qu'aucune décision d'achat ou d'investissement ne soit impactée. Bilan : zéro.

Le véritable indicateur de réussite

Après tous ces essais, j'ai fini par retenir une seule chose. L'indicateur qui compte, ce ne sont pas les participants, ni la note de satisfaction, ni même le nombre de post-its. C'est le nombre de décisions qui, sans la Fresque, n'auraient pas été prises. Une ligne budgétaire réorientée. Un fournisseur remplacé. Un cahier des charges de rénovation revu.

Si au bout d'un an, vous ne pouvez pas citer trois décisions de ce type, alors l'atelier n'a pas intégré la stratégie. Il a juste occupé trois heures. Et trois heures de DRH, ça se défend, mais ça ne se raconte pas à votre conseil d'administration.

Une dernière chose. La Fresque du Climat ne sera jamais le cœur de votre stratégie RSE. Elle en est la porte d'entrée. Ce qui compte, c'est ce que vous faites de la pièce d'après.

Vincent Meyer
AUTEUR

Vincent Meyer est journaliste spécialisé dans les questions d’actualité environnementale et les enjeux climatiques, notamment le calcul du bilan GES et l’empreinte carbone. Fort d’une expérience de plusieurs années, il a couvert de nombreux sujets liés à la transition écologique, à la réglementation des émissions de gaz à effet de serre et aux politiques de décarbonation. Ses articles analysent l’impact des activités humaines sur le climat, en s’appuyant sur des données chiffrées et des expertises scientifiques.

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